De loin, je ne vois que la lumiere vacillante d’immenses cierges emergeant de la foule, ainsi qu’une sorte de palanquin qui se meut par a coups de gauche a droite, puis de droite a gauche. La ruelle cernee d’immeubles etroits semble presque trop petite pour contenir tous les corps qui s’y pressent. Aux balcons, de grosse bougies rouges contenues dans des cylindres transparents clignotent dans l’obscurite qui tombe en meme temps que le froid de cette nuit d’avril. Au loin s’eleve une fumee dense, grise et seche, a l’odeur forte. Des torches brulent, fichees dans les murs de pierre. Des homes allument un immense bucher de rameaux d’oliviers sur la placette adjacente.

Un bruit metallique se rapproche, mecanique et glacant. La foule se fait et se defait autour de lui et je distingue peu a peu un homme vetu d’une longue robe noire, le visage masque par une haute capuche noire et pointue avec seulement deux trous pour les yeux. Il tient dans les mains une cassette en bois qu’il agite au rythme de ses pas lents, comme rythmes par la transe sonore du bruit des piecettes contenues dans la boite. Des mains surgissent de la foule, tendent une piece : il ouvre la glissiere de la caissette d’un geste bref puis la referme sitot la piece tombee dedans, sans un regard, et la lente melopee de l’obole continue. Chka-klang, chkla-klang… Chkla-klang, chkla-klang… Derriere lui viennent encore deux hommes masques qui fendent la foule; l’un porte une haute croix doree et l’autre un immense drapeau de velours replie sur lui-meme. Haut de plusieurs metres, il frole dangereusement les fils electriques et les balcons lors de son passage.

Une sourde melodie funebre me parvient faiblement. Elle est soudain dechiree par un appel lugubre et puissant, dissonant, dont la note finale semble etre l’annonce d’un char ramassant les victimes de la peste. Le son reprend, plus puissant encore, et la foule s’ecarte, me laissant seule face a une autre silhouette noire, sans capuche cette fois-ci. Un homme au regard brillant et vide souffle dans un petit cornet cabosse, aux ors passes depuis longtemps mais qui brillent des lueurs jetees par le feu naissant, en le serrant fort entre ses mains decharnees.  Un frisson me parcourt de la tete aux pieds lorsque pour la derniere fois avant de s’eloigner a grands enjambees dans la foule, il fait retentir ce qui semble etre un avertissement macabre.

Un groupe d’hommes encapuchonnes de noir et portant toujours cette longue robe noire suit de pres le sonneur. Accrochee a leur epaule, une grande broderie ovale represente le Christ sur la croix, encadre de deux silhouettes masquees en priere. Sans expression, silencieux, ils font s’ecarter la foule qui se tasse desormais de chaque cote de la ruelle. Apparaissent alors, entre ces murs de visages concentres, ceux de trois petites filles aux yeux clairs et cernes et au teint pale. Entierement vetues de noir, la tete voilee, leurs longues robes frolant le pave, elles avancent gravement en tenant la main de femmes au visage ferme qui les escortent. L’une d’entre elles porte un tres long voile seme d’etoiles dorees qui scintillent faiblement et tient a la main un petit bouquet de fleurs des champs qui semble etre la seule lueur de vie de ce cortege. D’autres petites filles, vetues en anges noirs, les entourent; elles ne doivent pas avoir plus de huit ans.

S’approche enfin le premier des Misteri, ces representations du chemin de croix du Christ, porte par deux vieux a la moustache epaisse et vetus, comme tous les hommes de la processione, de la longue robe noire. Ils titubent sous la charge de ce grand Jesus de platre, presque a taille humaine qui leve les yeux vers un ange. Le tout est pose sur une plate-forme supportee par de solides madriers de bois plein et dur poses sur les epaules des porteurs ; deux devant, deux derriere. L’ensemble, hisse sur leurs epaules, atteint bien les trois metres de haut : la gite est forte. Les yeux dans le vague, ils avancent mecaniquement en se balancant de gauche a droite, et en effectuant des series de pas lents et parfaitements synchronises vers l’avant puis vers l’arriere, rappellant la transe du porteur de caissette. La musique est plus proche desormais et on reconnait une fanfare : c’est leur musique, le A mio Padre repete en boucle, qui donne le rythme du cortege. C’est loin d’etre une fanfare a la Kusturica; l’ambiance oppressante et saturee de sacre ramene plutot a La Danza de la realidad de Jodorowsky. Le vent rabat sur le cortege la fumee du feu, qui brule desormais sur deux metres de haut. J’apercois derriere le premier Jesus tout le chemin de croix en huit Misteri tous plus terribles les uns que les autres. La processione avance de son pas lent et mecanique et fait defiler devant les spectateurs Jesus fouette, Jesus sous la croix, Jesus crucifie, Jesus au tombeau. Nous sommes isole des porteurs par un long cordon de velours noir, tenus tous les deux metres par des hommes et des adolescents cagoules, glacants et mutiques. Pas un bruit sinon celui de la fanfare qui s’approche peu a peu et le crepitement du feu qui illumine les visages hagards de fatigue des porteurs.

Une plainte aigre me fait soudain sursauter. Trois hommes viennent de s’arreter juste a cote de moi et se tiennent bien serres, en cercle, les bras passes dans le dos les uns autour des autres, les yeux clos. Le plus age commence a chanter; de sa bouche sort un son de bourdon dissonant qui me donne immediatement la chair de poule. Les deux autres se joignent a lui et entament le Miserere dans une polyphonie qui, si elle est parfait, n’en semble pas moins terriblement discordante. Les voix sont si proches, si reches, si dechirantes, que cela ne ressemble a rien de ce que j’ai déjà entendu dans ma vie. Leur supplique dechirante chantee visage ferme et bouche ouverte ne dure que quelques instants, après quoi ils se separent et semblent s’evanouir dans la foule, me laissant glacee par leurs voix comme venues d’un autre temps.

Les Misteri se succedent, toujours uniquement portes par des hommes, dans le silence revenu. Ils tanguent toujours, les Jesus oscillent et voguent dans un ensemble parfois deconstruit, parfois parfait. La foule se tait. Le feu ne faiblit pas et atteint desormais les plus hauts rameaux d’olivier. Les escarbilles fusent vers le ciel desormais bleu tres sombre et les premieres etoiles.  La fanfare est toute proche, mais je percois egalement par-dessus une voix humaine et un bourdonnement de choeur qui lui repond. Le cure de la ville vient derriere le palanquin, entoure de fideles, et lance tel un predicateur de l’apocalypse des prieres a pleine voix. Derriere lui, vient le seul Mistere feminine : trois madones vetues de noir, les mains en supplication couvertes de voiles de dentelle, les yeux larmoyants leves vers le ciel. Le cortege qui vient derriere elles est compose exclusivement de femmes de tous ages, vetues de noir, et qui reprennent les prieres du cure dans un bourdonnement pieux et lugubre. Certaines personnes dans la foule psalmodient egalement les paroles proferees par ce groupe sorti d’une tragedie grecque. Leurs vetements sont macules de la cire des immenses cierges qu’elles tiennent appuyes contre leur epaule gauche, tandis que leur main droite est fermement posee sur l’epaule de la femme qui les precede. Elles aussi avancent et reculent au rythme de la musique qui les talonne, la tete penchee, les yeux mi-clos. Leur groupe pieux, compact et sombre, illumine par ces flammes vacillantes et par le feu qui faiblit, est le dernier de la processione avant la fanfare.

La foule se referme derriere les musiciens, vetus d’un costume de parade sombre, dans un cortege heteroclite : mamans portant de tous petits enfants cagoules ou vetus en ange selon leur sexe, vieilles a fichu, familles a poussette, business man qui baise les pieds de chaque Jesus de la procession, hommes qui marmonnent des prieres, ados sur leur 31. La foule s’egaille aussitot pour se rendre au prochain endroit strategique ou passera la procession.

Du feu, il ne reste que des braises rougeoyantes, tandis que la rumeur funebre reprend au loin.

 

 

 

Processione durant la Settimana Santa, la semaine sainte de Paques, a Sessa d' Aurunca, dans la region de Naples...

PS - Ca y est, on est en Albanie, et c'est vraiment le bonheur d'etre de retour dans les Balkans :)