Je me suis levée et dehors le matin était doux dans la lumière de ces 7 heures du matin. Assise sur le bord du matelas, j'avais des images dans la tête qui me cognaient contre les tympans avec violence. Je m' imaginais dans une cahute de planches colorées du bord de la plage - juste là-bas, tout près - , je m' imaginais paresseusement emmêlée dans un amoureux qui n'existait pas, je m' imaginais aller prendre un petit dej au bord de l'océan, je m' imaginais rester, je m' imaginais continuer. Au lieu de ça, j'ai fait couler une douche froide sur ma gueule de bois et mon coeur gros. J'ai une dernière fois hissé mon sac sur mon dos, descendu les marches de bois, traversé l'herbe fraîche. J'ai rendu les clés. J'ai dit au revoir le sourire à l'envers et la mort dans l'âme. J'ai marché jusqu' au ponton et chacun de mes pas était lourd de cent sacs de sable. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Assise sur un banc dans une magnifique lumière d'orage sur l'océan, j'étais d'une tristesse absurde et terrible. Ma nostalgie était si épaisse qu 'on aurait pu la couper au fil à beurre.

Et puis mes pas m'ont menée dans ce bateau. Je suis sortie de ce bateau, ai marché le long d'une jetée. J'ai attendu. Suis montée dans un minivan. Regardé défiler mes derniers payasages asiatiques. Moches. Amers. Suis arrivée devant ces portes de verre et ce bâtiment démesuré, grouillant, trop propre, brillant. Mal au coeur, vague à l'âme. Je suis entrée. Dou-doum, dou-doum, dou-doum. Il sonnait ce putain de glas, il sonnait le con, il sonnait ! A en faire péter toutes les digues du monde, à m'en arracher le coeur, à en emporter ma force. La musique dans ma tête, encore : je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Ca se peut pas. C'est pas fini. Ca va continuer. Je vais pas suivre mas pas vers d'autres portes en verre, un avion, des couloirs, un autre avion, des tapis roulants et des escalators, RER, métro, encore des heures d'attente, un train. "Toulouse Matabiau, vous êtes bien arrivé à Toulouse Matabiau, terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Avant de quitter le train, assurez-vous de n'avoir rien oublié à votre place." Je veux pas descendre de ce putain de train !!!

Assise à une table miteuse de l'aéroport de Bangkok, je flottais dans un sentiment d'irréalité totale. Je flottais et me sentais si lourde à la fois... Lourde d'envies qui allaient devoir attendre, lourde de nostalgie, mais aussi de toute cette richesse gagnée en quelques mois. Mes émotions s'imbriquaient comme un ficus étouffant un autre arbre, complexes, indissociables, denses. Je me sentais tout sauf à ma place dans ce flot de voyageurs aux chemises blanches et empesées, aux valises à roulettes brillantes, aux souvenirs à la main, qui me semblaient si proches de l'Europe déjà. Qu'est ce que je foutais là ? J'étouffais. J'avais envie d'empoigner mon sac et me barrer, de sortir, de me jeter dans un marché crasseux, un bus bondé, une piste poussiéreuse, un resto bruyant. Ma vie pour une soupe de nouilles. Je comprenais pas tous ces gens qui pourtant étaient censés appartenir au même monde que moi. Je me sentais terriblement étrangère, plus encore que parmi ceux que la norme désigne ainsi. J'avais envie de hurler.

Une peur terrifiante montait en moi. La peur de revenir dans une vie qu' on imagine plus à sa mesure, devenue trop étroite pour ce qu'on est devenu. C' est qu'elles ont poussé, nos ailes. Elles vont plus rentrer, c'est sûr. Elles vont s'ankyloser, rétrécir, se gangréner, va falloir opérer des coupes sombres. Va falloir les replier. On a peur qu'elles finissent par tomber. Qu'on finisse par les oublier nous-même. Et puis ca va faire mal de devoir les enlever un peu, ces ailes. Ca va piquer comme quand on était petit, et puis même si tout le monde souffle pour soulager la douleur, on a peur que ça pique quand même trop trop trop. Le seul souffle qui nous soulagerait ce serait le nôtre, mais va te souffler sur les omoplates, toi !

J'avais la trouille - une putain de trouille bleue monstrueuse, dévorante. Bleu schtroumpf : le pire.

A suivre...