Tu as mis le reveil pour six heures. Les bruits de la rue te reveillent bien avant et te parviennent de maniere diffuse : coqs, enfants qu on prepare pour l ecole, vendeuses qui vont au marche, menageres deja a l oeuvre, conducteurs de tuk tuk et de motodop deja a l affut apres la nuit passee dans leur hamac tendu entre leur vehicule et un poteau quelconque. Tu replies ton duvet que tu enfournes au sommet de ton sac de rando, fait la veille au soir pour la 95e fois depuis ton depart. Malgre cette habitude tu n arrives toujours pas a l organiser correctement et il ressemble a un gros boudin gris boursoufle. Pas grave. Tu te passes un peu d eau sur la figure et enfile des habits frais ; meme sale et uses par la fatigue du voyage, c est l impression qu ils te donnent apres ceux, moites de sueur nocturne, que tu retires et chiffonne en boule pres du duvet. Tu cale ton sac sur ton dos. Clic, disent les fermetures de plastique que tu ajustes a ta taille et autour de ta poitrine. Clac, dit la porte de ta derniere chambre que tu refermes.

Tu te retrouves dans une rue deja en plein ebullition, le visage un peu fripe, mais tu sais que c est la bonne heure : bientot il fera deja trop chaud. Tu te dis une fois de plus que tu te devrais essayer de te lever a cette heure-la tous les jours et pas seulement ceux ou tu dois prendre un bus. Tu evites quelques motodop un peu trop pressants, puis tu en choisis un un peu au hasard, mais du moins il ne t a pas harcelee des ton premier pied dehors. Tu essayes de lui expliquer ou tu vas en anglais petit negre et de fixer le prix de la course a l avance : ca prend environ une minute et demie. Tu enfourches l arriere du scooter qui ne proteste meme pas ; c est qu il en voit d autre, tiens l autre jour il a meme transporte deux personnes et une machine a laver en meme temps, c est pas une farang et son sac a dos un peu charge qui vont lui faire peur.

C est parti. Le motodop, agile et precis, se faufile entre les tuk tuk encombres, les voitures et les charettes. Tu as depuis longtemps cesse de t inquieter de son interpretation du code de la route et tu passes ainsi successivement une grande avenue sur laquelle tu circules en plein milieu, puis tu enfiles un boulevard en sens interdit par le gauche, quelques ruelles etroites et surpeuplees ou tu froles du pied les mangeurs de soupe de nouille matinale et enfin une rue toujours en sens interdit dans laquelle tu zigzagues entre les autres motodop venant en sens inverse. De temps en temps tu montres ta direction du doigt - c est bien de savoir un peu ou tu vas quand meme, et tu aquiesces d un Ba (oui) aux indications du chauffeur. Le motodop te depose vers la station de bus, essaye encore de discuter le prix fixe mais tu ne laches pas prise et recupere ta monnaie en souriant fermement, billet de 500 par billet de 500 (500 riels = 10 centimes). Tu remercies avec le sourire encore, awkun tchiran !

Tu evites, toujours en souriant, tous les gars qui veulent te vendre un billet, t emmener a une autre compagnie, te prendre sur leur tuk tuk ou leur motodop et tu te diriges vers le guichet. Tu essaye de ne pas trop te faire passer devant en marquant discretement mais fermement ta desapprobation face aux resquilleurs. Billet en poche, assise sur ton sac, tu n as plus qu a attendre que ton bus arrive et t impregner de l ambiance  : hauts parleurs gresillants annoncant les departs, porteurs dans tous les sens avec leurs diables surcharges de cartons et de colis, foule fourmillante qui s agite par vagues, arrivees et departs des motodop et des tuk tuk deversant leur flot de passagers agites au milieu de la gare, vendeurs de pain et de nouilles qui assiegent les portes des bus, chef d orchestre a megaphone au milieu de tout ca qui annonce les departs, klaxons des chauffeurs qui appellent les retardataires. Quant tu crois avoir repere ton bus, tu vas demander au chauffeur si c est bien celui-la : gagne, tu n as plus qu a confier ton gros sac au porteur qui le fait disparaitre dans le ventre du bus, mettre a ta place ton petit sac pour signaler ta presence et partir te chercher un petit dej. Celui-ci dependra de la gare : beignets encore chauds, soupe de nouille, fruits frais, pain sec, riz gluant et haricots dans un tube de bambou. Tu sais que les voyages sont a rallonge ici et que si tu n as certes que 300 km a faire, tu es bonne pour 7h de bus au minimum avec une seule halte au milieu, dans des restos associes aux compagnies de bus et pas toujours donnes. Mieut vaut s assurer qu on part avec le ventre un peu rempli.

Depart - selon la compagnie, il peut se faire entre un quart d heure et une heure et demie apres l heure prevue. Pas grave, tu es habituee, tu supportes stoiquement. Tu supporteras stoiquement aussi les clips de karaoke mielleux et niais pendant tout le trajet - volume a fond -, ainsi que pourquoi pas un film d action chinois des annes 80, double en khmer par des acteurs pas vraiment professionnels, et que les passagers du bus apprecient a en juger leurs eclats de rire. Tu supporteras stoiquement aussi que ta voisine place entre vous deux sa fille (les enfants ne paient pas mais sont quittes pour voyager entasses avec les parents et leurs voisins sur les meme sieges) et son sac a main. Tu supporteras stoiquement la clim en panne, les cahots, les sonneries de portable et les gens qui y repondent avec une voix criarde, les arrets prolonges au milieu de nulle part dont tu ne comprends pas la raison, les passagers que l on prend ou depose a la demande un peu partout, le klaxon qui te reveille en sursaut. Tu supporteras. Quoi faire d autre ?

A l arrivee tu evites une fois de plus l assaut des motodop et des tuk tuk qui ont couru vers lui des qu ils ont vu le bus arriver, le temps de recuperer ton sac chaque jour un peu plus poussiereux. Selon ou tu vas, tu marches un coup en disant non tous les 20 metres au refrain : tuk-tuk, lady ? Hello lady, motorbike ? Si le scenario-motodop se repete, la c est plus difficile car tu ne sais jamais bien s il va t emmener ou tu veux, mais bon. On verra. Allez, hop. Tu finis par arriver a la guest house pas chere que tu as reperee dans ton lonely planet, ou alors la premiere qui t a annonce un prix qui colle a ton budget. Tu visites vaguement la chambre, dis OK et pose ton barda, le dos aureole de sueur. Tu signes le registre et revenue dans ta chambre - ou ton dortoir - tu commences par prendre une douche et changer de frusques. Puis c est l heure ou ton ventre se reveille bruyamment : il est temps d aller voir si le marche du coin peut te proposer un truc interessant...

Comme il est deja 15 heures tu sais que ca va etre short, c est l heure a laquelle les marches commencent a fermer. Mais finalement tu trouves toujours un truc et puis tu commences a bien connaitre les plats et leurs prix, tu ne te fais plus avoir meme si tu es la seule cliente ou presque a cette heure-la. Tu avales un bol de nouilles en vitesse, te sers une tasse de the dans la glaciere posee sur le coin du comptoir et tu rentres : c est pas l heure a laisser une farang dehors. Une petite sieste s impose... A la tombee de la nuit, tu as vite fait de trouver aussi de quoi manger : neon et chaises en plastique, c est une soupe de nouille sur le coin d un trottoir, vitrine de verre ambulante c est le vendeur de sandwichs, baraque de bois et son bataillon de marmites c est la cantine ou tu pourras choisir l accompagnement de ton riz en soulevant les couvercles. Si tu as de la chance il y aura meme un stand qui servent ces desserts khmer que tu adores : patisseries a base de riz, de haricot ou d eouf, une louche de lait de coco, une de jus de palme, glace pilee et lait concentre sucre. Tu t en sors generalement pour moins de 2 dollars le repas complet. Ici on ne flemmasse pas a table : tout est deja cuit, servi dans la seconde et avale dans la minute. Ainsi soit-il, tu te plies au rythme local et fais jouer tes baguettes au dessus de ton bol avec entrain. Tu penses avec nostalgie a ta cuisine, sa grande table familiale et aux longs repas que tu fais chez toi, entouree d amis et pendant lesquels on prend le temps de manger et de parler de nourriture - a la francaise.

Il est 7h et demie, la soiree commence a certains endroits du monde mais ici elle est presque finie. Tu rentres tranquillement a pied bouquiner un peu sous ta moustiquaire. Il fait enfin un peu plus frais.

A suivre...