D abord il y a la recherche. Ca commence par une question, un mot : Internet, prononce a la mode locale ( Iiiintelllnet ? eunterwnet ? interlnette ? ) que l on suit d un point  interrogation en forme de haussement de sourcils et de paumes tendues vers le ciel. Parfois on a la chance de tomber sur un anglophone, mais parfois le mot meme est abstrait et des paumes tendues repondent aux notres. Hein ? Quoi ? Interquoi ? Comprends pas... Il n y a plus qu a chercher un endroit plus susceptible de vous renseigner : j essaye souvent de trouver des jeunes, des magasins de portables, de fringues un peu occidentales, de scooters. Parfois ca marche, parfois pas. On est quitte pour suivre la bonne ame qui vous emmene chez son voisin anglophone ou continuer a chercher sur les facades et les enseignes le fameux @ qui trompe rarement.

Il y a aussi des endroits strategiques pour trouver les cyber cafes, un petit quelque chose qui les pousse a se nicher dans des arrieres cours, des ruelles perpendiculaires aux grandes avenues, des rues poussiereuses et defoncees, derriere des facades lepreuses ou parfois plus hi tech selon les pays. Pas la peine de les chercher dans le grondement des grandes arteres ou le long des trottoirs : un cyber cafe, ca se merite. Je suis devenue assez forte a ce jeu la et suis capable de trouver un cyber cafe dans une ville de 120 000 habitants en moins d une demie heure - montre en main.

Une fois qu on dejoue les enseignes perimees, les ordinateurs qui en fait ne sont la que pour reparation, les salles de jeu - No Internet-, encore faut il qu Internet fonctionne. Je me souviens de deux trajets infructueux au Senegal pour aller sur Internet -la connexion la plus proche etait a 40 km du village ou je me trouvais et ces deux fois la etait inexistante. Pas de chance.

Mais attention au choc une fois que l on est victorieux : Internet, il ne faut pas l oublier, c est magique, avec tout ce que ce mot peu comporter de positif comme de negatif : Internet c est une bulle, c est une autre/notre realite qui nous enveloppe le temps d une heure ou deux. C est un decalage qui peut etre bienvenu ou tres brutal, qui peut completement deconnecter ( le mot est de circonstance) de ce qu on vit en voyage. On peut en apprendre des nouvelles devant ces petits bouts de metal et de plastique, assis dans une salle de Bamako, Istanbul, Bangkok ou Sarajevo. On peut en donner aussi, dejouer les fuseaux horaires, les distances, les frontieres. Le temps d un mail on oublie ce qui nous entoure, la chaleur, les moutons egorges qui se pressent a la boucherie a droite en sortant, le vent sec qui vous couronnera de rouge, le mal du pays, la rencontre de la veille. On oublie...

Et pourtant. Pourtant c est la que la poesie opere vraiment... A chaque endroit le decor change, a chaque endroit c est un peu de l essence du pays qui vous entoure. Je me souviens avoir bu de la Sarajevsko dans de grands verres evases a l etage d un bar bosniaque du centre ville de Sarajevo et etre ressortie un peu saoule dans la fin d apres midi doree. M etre debattue a Istanbul avec l alphabet turc dans un cyber tenue par une jeune fille toute voilee de noir qui ecoutait du Metallica. Avoir partage un thieboudiane sur la tour d un PC hors d age avec le proprietaire d un cyber cafe a Velingara, au Senegal. Avoir ete entouree d enfants hysteriques addicts aux jeux videos dans les salles thailandaises et vietnamiennes. Au Laos, des poules entraient et sortaient le plus naturellement du monde par la porte arriere d un cyber ou je tentais de me depatouiller d un windows en chinois. Au Maroc, un jour ou je sortais du hammam, avoir observe par la baie vitree du premier etage une ville sur laquelle la nuit tombait et ecoute l appel a la priere du soir. M etre longuement impregnee du ballet des rues du monde par dela les devantures grandes ouvertes.

Tout de suite devant moi, le marche de Kratie - Cambodge : la fin d apres midi tombe doucement sur un ciel lourd, les stands se reorganisent, la vie reprend apres la chaleur du milieu de journee. Une venelle couverte de baches et de toles mene au coeur du marche. A sa droite, un etalage de fruits ou se cotoient dragon fruit, tamarin, clementines, fruits delicieux aux noms que je ne retiens jamais, poses dans des plateaux de bambou tresse poses sur des caisses et des tabourets de bois patines par le temps. Puis vient un stand bazar si courant ici ou on peut se procurer en vrac :casquettes dernier cri, savates en plastique made in china, poubelles en inox, lampes de poche ou cartables. Un magasin de portables hi tech. Le stand ambulant d un horloger. Des scooters passent et repassent, s arretent, repartent. Pick up avec a l arriere un autel de bois peint en rouge et dore maintenu par 3 adolescents. Des enfants en uniforme scolaire blanc font la course sur leurs velos colores.

Tous ces petits fragments de vie, ces pieces aux murs verts ou bleus, au carrelage sur lequel on est pieds nus, dans lesquels on se retrouve entoure de posters de la Mecque, du calendrier Pirelli ou de portraits de moines drapes de orange, surmontes d un autel ou Buddha est entoure de guirlandes clignotantes, avec dans les oreilles les conversations sur Skype en arabe, les cris des enfants, la pop criarde du coin ou le silence de la rue ecrasee de soleil ou passe un tracteur solitaire, je m en rappelle bien mieux que de ce qui a ete dit, lu ou ecrit ce jour-la. Je ne les echangerais pour rien au monde contre un I Phone et le wi-fi gratuit d un hotel - au contraire de nombre de mes co-travellers.

Pour rien au monde.

A suivre...